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 L'écriture de la Science Fiction 

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L'écriture de la Science Fiction

Claude Ecken


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    Ecrit-on de la SF comme on écrit de la littérature générale ?
    Rien n'est moins certain. Les contraintes inhérentes au genre vont, dans la plupart des cas, amener de subtiles modifications de la construction et du style. La principale raison réside dans les éléments imaginaires que comporte un récit de ce type : technologies nouvelles reposant sur des concepts scientifiques mal connus, modifications sociales radicales, contexte géopolitique inédit, voire un temps et un lieu totalement inventés.
    Dans un roman normal, le monde va de soi, rien de ce qui constitue le réel n'est remis en question. En science-fiction, il faut faire table rase de ses certitudes et accepter les postulats à partir desquels l'auteur a bâti son récit. La nécessité de remettre en question tout ou partie de l'univers est probablement l'une des principales causes de rejet de la science-fiction : on a déjà eu assez de mal à se familiariser avec celui-ci.
    En science-fiction, il convient de prendre le lecteur par la main et de patiemment lui expliquer les règles et les lois de ce nouveau monde. Le prendre la main l'empêche surtout de se barrer. Un auteur de littérature générale ne connaît pas ce problème. Prenons un exemple au hasard :
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    « La flamme du briquet fit rougeoyer l’extrémité de sa cigarette. Sur l’écran vidéo, les pubs débiles qui le faisaient patienter en attendant les instructions pour la manœuvre d'atterrissage disparurent un instant derrière l’épais nuage de fumée qu’il souffla devant lui. »
    Inutile de préciser la fonction d’un briquet, l’utilisation qu’on fait d’une cigarette ou la technologie qui permet de diffuser des images. Sauf si on écrit à destination d'une société ayant vécu des siècles à l'écart de la civilisation – c'est tellement improbable qu'il vaut mieux imaginer une espèce extraterrestre à peine évoluée, auquel cas le passage serait réécrit, une fois qu'on lui aurait appris à lire, à la façon d'un auteur de science-fiction, ce qui donnerait à peu près ceci :
    « Il fit tourner la molette qui, par frottement sur une pierre à silex perfectionnée, lança des étincelles à l’entrée d'un conduit de gaz dont l’ouverture avait été déclenchée dans le même temps par le pouce butant en fin de course sur un poussoir. Une flamme apparut en moins d’une seconde. »
    Pour être plus explicite tout en émerveillant le lecteur avec cette technologie d’avant-garde, l'auteur ajouterait une phrase du type :
    « Il rangea le porte-feu dans sa poche. »

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     On voit immédiatement le problème stylistique auquel l'écrivain de science-fiction est confronté. Sa prose se complexifie par tant de techniques dévoilées. Elle devient encore plus aride dans le cas de la description d’une cigarette, parce qu’il faut alors non seulement expliquer le principe d’inhalation de feuilles de tabac séchées, traitées et découpées en brins suffisamment fins pour être roulés dans une mince bande de papier, mais encore préciser le rôle social du tabac, les vertus de cette occupation apparemment inutile ainsi que les nuisances qu’elles provoquent pour l’entourage et la santé du fumeur. Seul un auteur comme Robbe-Grillet, qui a déjà décrit une paire de chaussettes sur plusieurs pages, serait à la hauteur de la tâche. Et encore ! Dans son cas, il avait triché en n'en détaillant qu'une seule, qui comptait pour deux.
    Cela permettrait néanmoins à la science-fiction de devenir une littérature fort respectable, dont les auteurs, invités sur les plateaux télé, gagneraient en audience ce qu'ils perdraient en lecteurs.
    Passons sur l’exemple de l'écran vidéo. Il prendrait, dans un roman de science-fiction, un chapitre entier. D'ailleurs, on n'a pas le temps, les manœuvres d'approche du vaisseau spatial ont commencé.
    …
    Parce que la vidéo, c'est autrement plus compliqué que la cigarette. On peut évidemment tricher en adoptant le point de vue de l'espèce extraterrestre inculte, en supposant qu'elle a préféré manger l'instructeur au lieu d'apprendre à lire pour dessiner ensuite de jolis pictogrammes qu'on interpréterait ainsi :
    « Il peut faire naître le feu avec ses doigts. Le sorcier crache de la fumée sur des êtres minuscules qu'il garde prisonniers dans une boite transparente. »
491343210.jpg    Un missionnaire saura heureusement rétablir la vérité en déduisant de ce passage que l’indigène a participé à un jeu de rôle du type Donjons et dragons, mais là n'est pas la question. Le point de vue de l'indigène n'est évidemment pas valable dans le cas d'une technologie inédite : il est juste un clin d'œil aux connaisseurs. En présentant ses innovations technologiques sous des aspects magiques, l'auteur, s'il respecte en cela la troisième loi de Clarke stipulant que toute technologie suffisamment avancée s'apparente à de la magie, ne fait que reculer pour mieux sauter, car il lui faudra bien, à un moment ou un autre, expliquer que ces prodiges sont bien le fruit de la science.
    Retarder trop longtemps cette révélation est peut être payant du point de vue de la surprise mais risque de décourager un lecteur qui reste encore à trouver, de même que cet auditoire ne va pas tarder à s'évaporer si je ne me dépêche pas d'entrer dans le vif du sujet.
    Le problème narratif auquel l’auteur de SF est confronté est de réussir à présenter un univers original, inconnu, sans alourdir le récit d’explications fastidieuses. 
    On pourra objecter que ce problème n'est pas spécifique à la SF mais qu'il est également celui du roman historique et, d'une manière plus générale, de tout roman présentant des lieux, sociétés, situations, thèmes peu familiers, ce qui représentera tout de même, dans moins d'une décennie, 90 % de la production littéraire, au rythme de l'actuelle progression de l'ignorance.
    Mais, comme la SF, le roman historique n'a lui non plus pas si bonne presse dans les cénacles de la Vraie Littérature Qui Compte, sauf s'il est écrit par un auteur issu du sérail ou se résume à une biographie, forcément édifiante, vantant des mérites très conservateurs ; elle n'est pas si bien vue, et pour cause ! Si le roman historique se situe sur l'autre versant temporel par rapport à la science-fiction, c'est donc qu'il appartient à la même montagne : les deux littératures traitent de problèmes collectifs, présentent l'évolution erratique de sociétés empêtrées dans leur complexité, bref restituent des univers entiers. Rien de tel dans l'autre littérature, où l'introspection limite autiste tient lieu de problématique et l'ego inflationniste de l'auteur d'univers haut en couleurs. On ne l'appelle pas pour rien la littérature JEnérale.
    Le roman historique a cependant un avantage sur la SF, à savoir que tout le monde conserve quelques bribes de leçons d'histoire qui peuvent le familiariser avec certaines périodes passées ; ces souvenirs scolaires sont moins prégnants pour ce qui est des sciences et de la philosophie. D'où également le fait que la majorité des lecteurs de SF, selon les statistiques, est plutôt cultivée.

 

291482794.jpg    Du temps où les auteurs de SF se préoccupaient moins de technique d'écriture que de leurs idées, les exposés nécessaires à la compréhension du récit étaient délivrés d'entrée de jeu, en une indigeste masse de données. L'arrivée de notre vaisseau spatial, pour un auteur de hard-science, aurait par exemple donné ceci :
    « La vitesse de 65 km/s était encore trop élevée, car le vaisseau avait mal profité du freinage gravitationnel en passant au large de Jupiter. L'ordinateur de bord calcula immédiatement la puissance supplémentaire qu'en compensation les moteurs devraient délivrer. Les réservoirs de deutérium et d'helium3 crachèrent 1000 tonnes par seconde de combustible supplémentaire dans les réacteurs à fusion. Dans la chambre de confinement du plasma, les produits de réaction libérèrent une énergie équivalente à 1014 joules par kilo, qui permit d'atteindre une vitesse d'éjection de 0,047 c pendant une durée suffisante pour que le vaisseau puisse se stabiliser sur l'orbite géostationnaire qui lui avait été assignée. Le champ électromagnétique des chambres de confinement fut coupé tandis que le liquide cryogénique se déversa sur le pourtour de l'enceinte de titane des moteurs dont les défauts étaient régulièrement corrigés par des nanoprocesseurs comblant atome par atome les vides dus à l'usure et la surchauffe. Il n'y avait plus qu'à attendre l'arrivée de la navette douanière. »
    Quelques 170 pages plus loin, le lecteur découvrira donc avec intérêt les charmes de la Terre du futur, augmentées de notations géologiques, écologiques et hygrométriques pour qu'on puisse bien se rendre compte à quel point elle a changé. Malgré la puissance des réacteurs à fusion, on voit combien cette masse de détails est un frein à l'action. Notons toutefois qu'il n'y a pas à réellement parler d'interruption de l'action : celle-ci n'a tout simplement pas encore commencé.
1348407185.jpg     Une autre méthode consiste à distiller les détails dans le flot de l'action afin de les rendre plus digestes. Dans le cadre d'un space-opera, cela donnerait ceci : 
    « Mark Starr prépara les divers documents que les services douaniers lui réclameraient. La navette fonçait déjà dans sa direction, mais à une si vive allure que l'atmosphère ionisée surchauffée rendait pour l'instant impossible toute communication. C'était un Dys-VIII, un de ces nouveaux modèles rendus très maniables par la présence de moteurs latéraux. La dernière fois qu'il était venu fourguer de la marchandise sur Terre, les contrôleurs utilisaient encore d'antiques Eperviers à combustion hydrogène-oxygène. Le bond technologique avait de quoi affoler : pour être en mesure de se payer pareils engins, les taxes à l'importation avaient dû sensiblement augmenter. Mark coupa le champ électromagnétique de quelques milliTesla qui protégeait le vaisseau du rayonnement cosmique afin de permettre à la navette d'accoster. »
    C'est déjà mieux. Mais les digressions restent visibles et elles peuvent devenir irritantes quand elles se multiplient, dans certains nœuds de l'intrigue où les informations sont abondantes. C'est le cas quand des informations techniques et d'autres liées à la société se télescopent :
    « Vos refroidisseurs ne sont plus très performants. La température à proximité du sas dépasse encore les mille degrés. J'espère pour vous qu'ils sont vraiment en panne. »
271353692.jpg     En effet, les sas se situant dans l'axe du vaisseau, à proximité des propulseurs, les contrebandiers utilisaient ce prétexte pour gagner du temps lors des opérations de contrôle inopiné et dissimuler les marchandises prohibées. Bien sûr, seuls les moteurs de décélération avaient fonctionné, mais il était impossible de pénétrer par l'autre côté car la navette de Mark stationnait là.
    « J'aimerais bien couper la gravité artificielle, proposa Mark, mais j'ai à bord un extraterrestre qui n'a jamais connu l'impesanteur. »
    Le sas de secours demeurait effectivement impraticable tant que le vaisseau tournait sur lui-même pour assurer une pesanteur à bord.
    « Il n'est pas de la confédération ? »
    Inutile de perdre du temps à justifier cette réplique. On voit bien qu'à chaque phrase un paragraphe d'explication est nécessaire, ce qui peut rend n'importe quelle intrigue passablement décousue si on n'y prend pas garde.
    Après la hard-science et le space-opera, voyons comment un récit de SF traditionnelle traiterait ce passage :
    « A peine le vaisseau spatial en orbite autour de la Terre, Mark vit accoster la navette des douaniers pour un contrôle de la cargaison. »
    En effet, pourquoi s'embarrasser de détails techniques, sachant que l'on aura de toute manière d'autres écueils du même type à surmonter quand sera venu le moment d'aborder le vif du sujet ? Peu importent donc les caractéristiques techniques de la boîte de conserve du futur.
    Il en va de même en fantasy :
    « Les ailes du dragon décrivirent une parabole autour du donjon. Le chevalier Mark-Qui-Touche-Les-Etoiles était encore sur son fier destrier quand il vit les archers venir à sa rencontre. »
    L'inclusion de détails au fur et à mesure des besoins induit un autre effet pervers, à savoir que le lecteur a une mauvaise perception de l'univers au début du récit. Des pans entiers de l'organisation sociale lui sont soudain dévoilés, qui l'amènent à réviser son jugement premier. Ces révélations inopinées ressemblent à des réajustements successifs auxquels l'auteur aurait procédé pour se sortir des ornières de son intrigue.
552148562.JPG     Le héros sera-t-il arrêté par les autorités pour avoir illégalement voyagé avec un extraterrestre étranger à la Confédération, un de la pire espèce qui plus est, un Grumm sale, indolent et gaspilleur ? Non, car il exhibe au dernier moment un texte de loi autorisant le déplacement de tout étranger désireux de faire du commerce et que, pour la première fois depuis la découverte de leur planète, c'est le cas avec ce Grumm.
    Un des douaniers surpris par l'arrivée du Grumm en question, plus malodorant que menaçant nonobstant sa quadruple rangée de crocs cariés, et ayant eu le mauvais réflexe de tirer des projectiles paralysants dans sa direction va-t-il créer un incident diplomatique sans précédent, voire susciter une réaction d'une sauvagerie inouïe ? Non ! Car c'est à ce moment seulement que l'on apprend que la rotation du vaisseau assurant la gravité artificielle induit une force de Coriolis perpendiculaire à son mouvement, de sorte que les balles paralysantes sont déviées avec une intensité égale au double du produit de la pulsation de rotation Omega par la vitesse v de l'objet. Ce sera donc Mark qui se prend tout dans la poire.
    Les explications délivrées au fur et à mesure risquent fort de ressembler à un deus ex machina du plus mauvais effet sur le lecteur.
    La juxtaposition ne donnant donc que peu de résultats satisfaisants, l'auteur a intérêt à intégrer l'information dans l'action. Plusieurs techniques ont fait leurs preuves ; elles peuvent encore servir à condition de dissimuler le procédé pour éviter justement qu'il soit reconnu comme tel.

 

793732358.jpg    De nombreux débutants attendaient qu’on leur refile des ficelles faciles à celer ; ne reculons devant rien et procédons à l'inventaire :
    - la plus éculée consiste à faire intervenir un médium à point nommé : quelle que soit la chaîne télé que le vaisseau est capable de recevoir depuis sa position, elle diffuse justement un documentaire sur ces étranges Grumms, qui ne quittent un monde pour s'établir sur un autre que lorsqu'ils en ont épuisé les ressources ou irrémédiablement saccagé l'environnement. S'il s'agit d'une revue, même périmée, elle contiendra un opportun article traitant de la question. Pourtant, le livre que le personnage ouvrira ne sera ni une encyclopédie, quelle horreur !, ni un atlas des planètes habitées mais un improbable ouvrage de vulgarisation contenant comme par hasard un article ou une entrée qui déborde très vite son propos pour le compléter par un historique succinct de l'histoire mondiale et l'enrichir avec la définition de tous les termes jugés incompréhensibles pour l’improbable lecteur qui n’aurait pas encore lâché son bouquin parvenu à ce stade du récit.
    A l'heure d'Internet et de l'information à portée de tous, ce subterfuge a beaucoup perdu de sa crédibilité. On sait que les 370 623 réponses fournies par les moteurs de recherche ne permettront pas de tomber sur l'information adéquate avant une quinzaine. Ne serait-ce que parce qu'une règle narrative stipule que le héros ne peut rien obtenir sans effort : il n'a aucune chance de tomber juste du premier coup ! Comme ce n'est pas le protagoniste mais le lecteur qui a besoin de l'info, mieux vaut donc s'en remettre au hasard.
    Un héros a intérêt à toujours laisser allumées radio et télé, à éparpiller les bouquins ouverts à n'importe quelle page et à feuilleter le premier torchon venu où qu'il se trouve : les renseignements lui parviendront sans qu'il ait à les chercher. Mais sa crédibilité de héros risquant d'être entamée par un comportement de rat de bibliothèque ou de patate de canapé, il convient de justifier ses lectures ou auditions par un motif quelconque. C'est donc en cherchant sur le Net un formulaire de déclaration de douane que le héros verra passer de nombreux sites consacrés à ces Grumms négligents et gaspilleurs au point de faire de leur planète un dépotoir.
1696088100.jpg    On remarquera là un autre effet du procédé sur l'écriture : l'auteur ne se torture plus les méninges pour justifier son univers mais pour justifier l'action qui amène la scène de dévoilement. En l'occurrence, comment un douanier en mission peut-il se trouver en manque de formulaire de déclaration ? On imaginera ce qu'on veut, qu'il a utilisé les derniers feuillets dans les toilettes dépourvues du papier du même nom, qu'il a par mégarde remplacé la version numérique de son e-bloc-notes avec la déclaration d'amour à sa fiancée ou que la nouvelle version du formulaire n'a pas encore été communiquée par le service interplanétaire des douanes aérospatiales deux ans après le retrait de l'ancienne. L'essentiel est d'être crédible.
    - un autre procédé consiste à glisser subrepticement les informations dans des conversations très badines d'apparence. Le bavardage remplace ici les médias : n'importe quel sujet abordé par n'importe quel interlocuteur débouchera immanquablement sur un ou deux aspects de l'univers à dévoiler.
    « Mais bien sûr, chère madame Apfelsturm, je serais ravi d'être des vôtres au gala de ce soir, dès que j'en aurai terminé avec les formalités administratives concernant l'introduction d'un étranger à la confédération, formalités dont la sévérité reste néanmoins compréhensible car il s'agit davantage de mesures prophylactiques que de précautions touchant à la sécurité du territoire ou au droit commercial.
    – Je m'en réjouis déjà ! Il y aura le directeur de Trou de ver Corporation, et aussi Genestrauss, vous savez, le seul ethnologue à avoir réalisé une étude sur ces Grumms qui n'intéressent personne parce qu'ils ne tiennent ni à acheter ni à vendre et qui vivent au jour le jour, en autarcie, sur leur nauséabonde planète. »
    Ah ! Que de cocktails mondains et de conversations de bistrot ne trouve-t-on pas en ouverture de récit pour soulager l'auteur d'une partie de sa cargaison d'informations incasables ! Tout héros de science-fiction devrait avoir des relations mondaines par brigades entières ou un sens du contact particulièrement bien développé. N'espérez pas avancer très loin dans l'exposition de votre univers avec un misanthrope agoraphobe, sinon par une maussade rumination de souvenirs.
908953536.jpg     Le problème posé par l'usage immodéré de ce procédé, outre l'alcoolisme du héros, est de s'enliser dans des bavardages excessifs aussi rédhibitoires pour l'action que l'exposé brut des données en début de chapitre. Essayez d'imaginer le monde de Dune dévoilé de la sorte : il y en aurait pour des pages et des pages de dialogues, voire même plusieurs volumes.
     L'autre inconvénient est une artificialité de la conversation, qui nuit à sa crédibilité si elle est trop visible :
    « Il est bien regrettable que vous ayez manqué l'ouverture de ce dîner de gala à cause d'une bête disparition de formulaires de déclaration dans des toilettes !
    – Oui, d'autant plus que j'avais réussi à convaincre ce fonctionnaire que le Grumm avait droit de séjour dans la confédération puisqu'il cherche à vendre par mon intermédiaire des portes stellaires qui vous expédient instantanément aux endroits où vous les avez disposées… »
    L'artifice est encore plus visible si le point exposé est censé être connu de tous, dans la société où évoluent les protagonistes ; il est si banal qu'il ne mérite plus de figurer dans une conversation. On préférera donc glisser dans un assaut de mondanités des sujets susceptibles de faire débat : une situation géopolitique plutôt qu'un concept scientifique. Ces derniers sont d'ailleurs difficilement présentables en l'absence d'un spécialiste : aucun protagoniste n'a une culture étendue au point de prétendre comprendre le fonctionnement du moindre zigbull ou désorientateur de spin. En littérature générale, les personnages ne se posent pas la question de savoir comment l’agitateur de molécules permet d’élever la température d’éléments organiques. Ils utilisent tout bêtement un four à micro-ondes.
    Le seul moyen d'intégrer dans un échange des éléments connus de tous est de mettre en scène un naïf dont le rôle se bornera à poser des questions sur ce que contemplent ses yeux ébahis. Avant de multiplier les personnages, profitez de ceux que vous avez sous la main. Par exemple ce Grumm qui pose pour la première fois le pied sur la planète est autorisé à poser les questions les plus stupides :
    « Quel est cet appareil fièrement dressé vers le ciel et qui semble trembler de puissance continue ?
    – Il est dressé vers le septième ciel et c’est un vibromasseur, ô mon frère.
»
    On le voit, tout de suite, l’histoire devient plus excitante.
    Mais comme on ne saurait faire passer ce naïf pour plus bête qu’il n’est, car il évolue lui aussi dans un environnement familier, à l'exception de quelques détails exotiques, autant utiliser carrément un idiot intégral, un mongolien stupide qui a besoin de se faire répéter dix fois qu’un sani-broyeur n’est pas une moulinette SEB.
1529610573.jpg     « Répétons, dit le douanier. Vous affirmez que ce Grumm, dont l'espèce n'a jamais tenu à vendre quoi que ce soit, tient à ouvrir des relations commerciales avec la Terre ? Et il ne s'agit de rien moins que de concurrencer les voyages à travers l'hyperespace avec un principe de téléportation ? Pourquoi alors ne voit-on jamais les Grumms sur d'autres mondes ?
    – Parce qu'ils ne voyagent pas.
    – Ah oui ? Et que fait celui-là dans votre vaisseau ?
    – C'est pas pareil : c'est mon associé.
    – Associé ? Alors que les Grumms ne fraient jamais avec les autres espèces ?
    – Oui, mais lui vient vendre quelque chose.
    – Je croyais que les Grumms n'avaient jamais rien à vendre.
»
    Etc. Vous vous arrêtez après trois tours de piste, satisfaits en outre d'avoir dans le même temps diverti votre lecteur. Cet exemple est certes un peu facile, s'agissant d'un fonctionnaire des douanes, des douanes du futur, je me hâte de le préciser au cas où certains spécimens se répartiraient dans cette salle, mais on pourra tout aussi avantageusement utiliser n'importe quel autre personnage un tant soit peu demeuré, comme le frère du héros, blessé à la tête le jour où il lui sauva la vie en pénétrant le premier au domicile conjugal après trois heures du matin, le machiniste qui compense la grossièreté de son esprit par l'intelligence de ses doigts ou n'importe quel autre comparse ramassé en cours de route. Profitez ici aussi de ce que vous avez sous la main : le dîner de gala peut très bien être organisé au profit d'un hospice pour déficients mentaux.
    Tout héros de SF devrait emmener un mongolien avec lui. Le seul problème est de savoir où le cacher quand il est invité dans des soirées mondaines.
    Ici aussi, le procédé peut être inversé et le héros devenir le naïf le temps de quelques échanges. Un expert commercial peut par exemple lui demander s'il croit sincèrement que la Guilde de l'espace l'autorisera à diffuser des portes spatiales qui rendront caducs les transports. Tous les arguments qu'il avancera favoriseront la compréhension de l'univers de l'auteur. Ce n'est pas pour rien que dans les anciennes séries de SF les principaux protagonistes allaient par trois, l'aventurier, le savant et la belle, qui permettaient de confronter des points de vue et de délivrer des informations appartenant à divers registres. L'aventurier analyse la situation, et expose les informations d'ordre géopolitique, le Zarkoff de service délivre les explications scientifiques, les points de vue plus généraux reviennent à la belle… ce qui permet au passage de démolir l'affirmation selon laquelle les femmes dans la SF de l'époque ne servaient que de potiches tout juste bonnes à être enlevées par des extraterrestres ; on voit ici qu'elles avaient un rôle supplémentaire, celui de dinde forçant le héros à délivrer des explications dont profitera le lecteur.

 

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